Fédérations sportives et développement durable : questions réponses

11 juil 2011 à 23h17 par Denis Cheminade
Sous forme d'interview, quelques réponses à un questionnaire proposé par une doctorante dans le cadre d'un mémoire portant sur  "fédérations sportives et développement, durable".
 Estimez-vous que les fédérations sportives françaises se sentent davantage investies par la question du développement durable compte tenu de leur responsabilité sociétale (participation à une mission de service public: rôle éducatif, elles perçoivent de l'argent de l'Etat pour la remplir) ? 

La question de leur responsabilité sociétale, c'est à dire de leur responsabilité face à la société en général et leurs parties prenantes en particulier, ne fait pas encore partie du quotidien des fédérations.

D'une manière générale les fédérations ne sont pas assez attentives aux demandes de leur base, pratiquants et clubs. .Cela s'explique selon moi par le fait que la délégation de mission de service public qui leur a été accordée par le législateur les a conduit à adopter les modes de pensée et de comportement des services de l’Etat et un mode de gouvernance du haut vers le bas. Si elles n’entendent pas, c’est que par construction elles ne sont pas organisées pour entendre. Il reste à réinventer dans les fédérations l’esprit de la loi de 1901 qui constitue pourtant leur cadre juridique.

Vis-à-vis de la société le mouvement sportif aborde majoritairement la question sous l’angle des responsabilités de la société vis-à-vis du sport. D’une part elles exercent une mission, celle de la compétition et de la représentation internationale (que les pouvoirs publics doivent financer puisqu'ils en imposent en quelque sorte la charge). D’autre part au nom des « valeurs du sport » la société doit être reconnaissante au sport des bienfaits qu’il lui apporte.

Pour le moment, la question de la responsabilité sociale est une question que se posent certaines personnalités du sport, pas une question prise en compte par les organisations. Celles-ci ne le feront à mon sens que si elles y sont obligées par les pouvoirs publics (clauses spécifiques dans les conventions d’objectifs, modifications du code du sport rendant obligatoire la production d’un rapport RSE…). Ne négligeons pas également la force de la pression sociale qui pourrait constituer un moteur puissant.

Quelles sont les fédérations qui selon vous ont le plus de retard en la matière? Et quelles sont celles qui sont les plus avancées et investies?

Il existe trois causes à la mise en mouvement d’une fédération en direction du développement durable :
  • La taille : les plus petites sont les plus mobiles
  • L’absence de compétition : toutes les fédérations affinitaires par exemple qui ont un objet plus social que les fédérations dirigeantes et parce que le fait de ne pas avoir de compétition à organiser leur laisse plus de temps pour autre chose
  • Avoir rencontré de réelles difficultés liées à des considérations liées aux questions de développement durable : cas des sports de nature et des questions d’environnement qui pèsent sur l’accès aux espaces et donc la pratique.

Cependant, il existe des fédérations qui, bien que ne rentrant pas dans ces catégories se sont mobilisées. Elles exploitent principalement l’impact communication positif.

Y a-t-il un lien entre l'investissement en terme de développement durable et:

  • la taille d'une fédération:
  • la saisonnalité de la discipline: sport d'été vs sport d'hiver:
  • les conditions de pratique: indoor vs outdoor/ sport de nature:

Voir plus haut

Le développement durable est-il selon vous une simple illusion de communication ou a-t-il une place centrale dans la stratégie des fédérations (image, notoriété...)?

 La formulation de votre question dénote d’une approche marketing et assez traditionnaliste d’un projet de développement fédéral. Le développement fédéral peut être autre chose que communication, image, notoriété…

J’ai le sentiment que compte-tenu des risques que fait courir au sport un développement non durable il faut aussi envisager ce chantier sous l’angle de la garantie de la pérennité des organisations. La question est d’organiser la transition vers le développement d’un sport durable dans une société durable.

J’ai le sentiment que dans ce domaine les fédérations sont dans la situation des entreprises. Elles y travaillent mais sont contraintes à une relative discrétion :

  • Compte-tenu du caractère expérimental des chantiers. On doit procéder par essais et erreurs et on doit se protéger par avance de toute utilisation mal intentionnée des informations qui filtrteraient.
  • Parce que communiquer sur les réalisations en montrerait le caractère limité et mettrait en évidence par contraste tout ce qui n’est pas fait ou reste à faire,
  • Parce que globalement on manque de référence dans ces domaines et que les vérités d’aujourd’hui ne seront sans doute pas celles de demain.
  • Parce que cela nécessite des arbitrages financiers et une réorganisation des réseaux de relations qui doivent se faire pas à pas.
     
De mon point de vue, le développement durable tel qu’il est perçu au sein des fédérations ne se limite déjà plus à une seule question de communication. Il n’est pas encore un axe autour duquel se réorganise le projet fédéral. Cependant il devrait le devenir :

-          Sous la pression des financeurs publics et privés du sport qui tendent à conditionner leurs apports au respect de clauses environnementales, sociales ou civiques.

-          Sous la pression de l’opinion publique qui stigmatisera ceux qui ne font rien

-          Parce que au sein des organisations sportives une fraction active de militants porte ces sujets et ces valeurs et qu’ils commencent à investir les instances dirigeantes des organisations.

Selon vous, pourquoi les fédérations devraient-elles s'investir dans l'intégration du DD?

  • attirer de nouveaux sponsors?
  • attirer de nouveaux pratiquants?
  • moyen de se positionner sur le secteur du DD?
  • se différencier des événements sportifs du secteur privé?
  • autres?

Voir plus haut

Pensez-vous que les fédérations peuvent à la fois intégrer une dimension sociale, économique et environnementale à leur stratégie? Ne doivent - elles pas faire un choix?

Non seulement les organisations sportives doivent intégrer les trois dimensions du développement durable, mais elles doivent de plus reconsidérer les conditions de leur gouvernance pour associer à leurs orientations, décisions et actions leurs parties prenantes.

Naturellement, compte-tenu de la nature des disciplines les dimensions respectives de ces domaines seront très différentes, ce qui se traduira au final par des orientations, des choix et des réalisations différenciées.

Plus que de faire des choix qui consisteraient à laisser de côté des pans entiers de questions, il s’agit d’établir des priorités.

Estimez-vous que les fédérations ont clairement intégré les recommandations de l'Agenda 21 du Sport et de la Charte du développement durable?

L’A21 du sport et la charte du sport pour le développement durable constituent plus des outils de sensibilisation que des guides pour l’action. Sur ce plan, ils ont atteint leurs objectifs. En interne ils ont fait passer le message d’un sport qui doit se préoccuper de la durabilité de son développement. A l’externe, ils ont accrédité l’idée que sport et développement durable avaient à voir ensemble et que le sport pouvait en être un acteur important.

La déclinaison dans le sport, à l’initiative de Chantal Jouanno,, de la Stratégie Nationale de Développement Durable qui identifie 12 priorités et une trentaine de chantiers en constitue le prolongement et doit favoriser le passage des intentions à l’action.

Il me semble, si l’on considère que lA21 du sport français a été adopté en 2003, et par comparaison avec d’autres secteurs de la société, le sport avance assez vite et bien dans ce domaine.

Quelles sont les risques et les limites d'un investissement dans le développement durable

Je vois plutôt les risques et les limites d’un non-investissement dans le développement durable.

Le sport est dépendant des énergies fossiles. Dans la vie d’une association les déplacements représentent plus de 60 % des dépenses. Les scénarii anticipant l’augmentation des énergies fossiles montre que le seuil au-delà duquel l’organisation de la pratique sportive deviendra économiquement impossible est assez proche. Les fédérations en prennent conscience et le nombre de celles qui réalisent des bilans carbone et réfléchissent à une autre organisation des compétitions et des activités augmente. Idem pour les installations sportives gourmandes en énergies et fluides.

Pour les sports de nature la prise en compte des questions environnementales est une condition de survie, avant d’être une publicité ou une question de qualité des pratiques.

Sur le plan social, on voit bien  que le recours incantatoire aux valeurs positives du sport, au moment où la presse met l’accent sur la gestion financière des organisations sportives, les questions d’éthique (quotas, dopage…), connaîtra des limites. D’où le besoin d’objectiver et de prouver l’impact positif du sport et les dangers d’un statuquo.

Cependant cet investissement comporte des limites. Notamment parce que le sport dans de nombreux domaines dépend des avancées que la société dans son ensemble est capable d’accomplir dans ce champ. Ainsi en matière de transport, le sport dépend de l’organisation et de la qualité des moyens de transports disponibles. Quand on parle d’intégration dans et par le sport, cela renvoie à ce que la société entend par « intégration ». On voit là, à travers l’échantillon des positions philosophiques et politiques, que la définition et la justification de la réponse que le sport peut ou doit apporter ne sera pas facile tant les représentations sont multiples, différentes, voire contradictoires.

Quelles sont les recommandations que vous donneriez au mouvement sportif français en terme de développement durable?

La question du développement durable est une opportunité pour questionner le projet et l’organisation des fédérations sportives. Dans une période ou de profonds changements affectent l’organisation de nos sociétés, tant au plan national qu’international les évolutions sont inéluctables. Il n’est pas une association, pas une fédération qui ne se soit constitué à la base autour d’un projet altruiste. Si cela a été un peu perdu de vue, le développement durable doit permettre de réinterroger cette dimension du sport. Cela demande une certaine confiance dans l’avenir. Le mérite du concept de développement durable c’est qu’il constitue une utopie positive et qu’il permet de dépasser les attitudes défensives pour se projeter dans un avenir positif. C’est un formidable atout pour le sport et une opportunité à ne pas manquer.

Enfin, que pensez-vous de l'avenir du sport français au niveau fédéral? Est-il sur la bonne voie? Quels sont les efforts à accomplir

On critique régulièrement le modèle fédéral que l’on imagine à bout de souffle. Pourtant il n’en finit pas de mourir et au contraire il faut bien constater que le nombre de licencié continue de croître. Le ralentissement traduisant un état du marché, pas que le produit ne répond pas à uhne demande sociale.

Le modèle fédéral a encore de beaux jours devant lui pour au moins trois raisons :

  • Le soutien indéfectible jusqu’ici de l’Etat. Ce soutien devrait se maintenir car on voit mal le politique se priver du pouvoir de communication du sport de haut-niveau. Dans ce domaine, l’Etat peut supprimer ses services, il aura besoin d’interlocuteurs . Des fédérations seront toujours plus proches de lui que des entreprises de spectacle sportif. L’entrée en force des collectivités territoriales dans la gouvernance du sport ne devrait pas changer la donne, même s’il redistribue la donne entre acteurs fédéraux au profit des acteurs locaux. Du côté des acteurs économiques, si on regarde au plan international on s’aperçoit qu’ils prennent le pouvoir au sein des instances (directement ou indirectement) mais qu’ils ne remettent pas en cause les organisations.
  • Le modèle fédéral basé sur le consensus. Ce modèle fait des fédérations des organismes « suiveurs » . Ils n’ont pas vocation et ne sont pas construits pour  anticiper. En contrepartie cela leur donne une formidable capacité d’adaptation. L’histoire du mouvement sportif français de ces 30 dernières années en donne une bonne illustration.
  • L’apparente uniformité des fédérations cache de profonds mouvements de redistribution entre fédérations et au sein de ces fédérations. Le modèle fédéral est en fait en recomposition permanente, ce qui garantit ses capacités d’adaptation et sa longévité.

De ce point de vue, le concept de développement durable est pour lui une occasion de repenser ses activités et ses relations avec ses membres et la collectivité. Il constitue indiscutablement une formidable opportunité. Je ne doute pas qu’il s’en saisisse.

Envie de réagir, laissez nous un commentaire

facultatif
facultatif
 
Anti-spam :
Quelle chiffre vient après trois (chiffres) ?